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L'Âge des Géants Antiquité Fondation du Régaltière Conquêtes et Empire Apogée Déclin Nouveaux royaumes   Guerres de sécession Fin d'une époque Temps présents
Si
Honorat III avait appris des erreurs commises en Ardésie du Nord par ses
prédécesseurs, lui et ses successeurs – et surtout Makig IV – n'avait
réussi au bout du compte qu'à en commettre de pires encore durant la
campagne d'Eldarie. La trahison de
l'empereur envers les loyalistes avait engendré une haine viscérale de
l'Empire parmi le peuple
eldois, haine restée toujours aussi vive près de deux siècles plus
tard. Ainsi la Guerre des Cynnsmenn s'éternisa; après avoir vainement
tenté de mater la révolte pendant plus de trente ans, Löwe Ier se
résigna à dresser un constat d'échec, et négocia le cessez-le-feu en
2539. Il dût accepter de dissoudre le prétoriat d'Eldoy et de reconnaître
l'indépendance du nouveau royaume du Eldarîce, dont la couronne
fût prise par Wîgcræft Untêorig. En contrepartie, l'Empereur pût garder
à Wieldê Ei – la capitale – un contingent de chevaliers du Temple qui
toutefois verraient leur nombre et leur influence sévèrement limités.
L'Ordre perdit tout pouvoir ou privilège en Eldarîce, et ses membres ne
bénécifiaient que d'un statut de citoyenneté limité. De plus Wîgcræft
interdit à ses dirigeants de quitter l'enceinte de la capitale, et
défendit sous peine de mort à tout chevalier du Temple d'entrer en
contact avec un chef de clan Cynnsmann ou un de ses officiers. Ces
mesures visaient évidemment à empêcher les Templiers d'user de leurs
tactiques de manipulation qui avaient mis le pays à feu et à sang
pendant de si longues années.
L'héritage laissé par la Guerre en fût un marqué par la corruption, le cynisme et la loi du plus fort. Les Cynnsmenn, qui avaient combattu l'Empire avec des moyens limités et une nette infériorité militaire, avaient été forcés vers la révolte souterraine et des méthodes controversées. Cette habitude de la clandestinité était devenu une part intégrante de la culture eldoise, et le retrait de l'hégémonie impériale n'y mît pas fin, bien au contraire. Le pays se trouvait maintenant sous la coupe de ces Cynnsmenn devenus des chefs de gangs locaux dépourvus de tout scrupule pour qui la distinction entre insurrection et lutte populaire d'une part et banditisme et criminalité d'autre part avait disparu; ils extorquaient et asservissaient les paysans et artisans en retour d'une protection dérisoire, s'adonnaient à toutes sortes de commerces illicites dont le brigandage et la piraterie, et se montraient sans aucune pitié envers toute opposition. Les Cynnsmenn, dont l'héritage s'enracinait dans la lutte pour la liberté, avaient dérapé vers une tyrannie encore plus oppressante que celle qu'ils avaient repoussé.
Ces seigneurs avaient combattu l'Empire pendant des générations en demeurant indépendants, et n'avaient guère l'intention d'abandonner leur autonomie à un quelconque souverain: s'ils consentaient à reconnaître un des leurs en tant que leader, ils ne sentaient pas nécéssairement prêts à lui conférer un pouvoir effectif. Wîgcræft avait toutefois d'autres visées, et ambitionnait de faire du Eldarîce un royaume prospère, uni, mais par dessus tout autonome. La position stratégique de l'île au centre de la mer du Mittant et de ses nombreuses routes commerciales avait permis à la population de croître bien au-delà des capacités des ressources locales: les taxes perçues sur les navires faisant escale représentaient une source majeure de revenus, et l'Eldarie comptait essentiellement sur la pêche et les importations de grain pour se nourrir, un point faible que le blocus de 2469 avait cruellement mis en évidence.
Malgré la résistance des seigneurs Cynnsmenn, Wîgcræft leva une armée et prenant pour prétexte la collaboration du Welland avec le Régaltière lors du blocus, il débarqua sur les côtes wellandaises en 2545 sans aucune déclaration de guerre au préalable. Cette attaque traîtresse prit de court le roi William III, qui fût défait en une semaine et dût fuir en exil au Bergland. Les eldois poursuivirent sur leur lancée et prîrent la moitié ouest du Souffolk, mais toutefois la capitale Fricester leur résista. Après avoir accepté la reddition partielle du roi Olbourne Ier, Wîgcræft se tourna ver l'ouest et prît le Somannland en 2553. Il se tailla ainsi un empire qui n'avait rien à envier à celui de Harman Friar quatre siècles plus tôt, et projetait de partir à la conquête du Aaltenland. Mais ces plans ne virent jamais le jour et tout comme Harman, Wîgcræft ne réussît pas à léguer son empire à la postérité; à sa mort en 2560, les Cynnsmenn refusèrent de reconnaître l'autorité de son fils, et élirent Roeþehûs Heretîma. Le roi William III revînt d'exil pour reprendre la couronne du Welland; quand au Somannland, il reprit également son autonomie, mais s'était scindé en deux: la partie sud devînt le Nyland, un royaume fondé par un Cynnsmann rebelle, Beorhtlof Glîwstafas.
Malgré leurs peu d'effectifs et les nombreuses restrictions qui leur étaient imposées, les Templiers affectés au Eldarîce réussirent à conserver une certaine influence sur les affaires de ce royaume. Pour cela ils avaient dû adapter leurs méthodes, et travaillaient maintenant à la base. Plutôt que d'exercer leur influence sur l'aristocratie et les notables, ils se concentraient maintenant sur le peuple. Si les officiers étaient confinés dans la capitale, ils pouvaient tout de même déléguer leurs disciples dans la contrée, où ils s'intégraient dans la population. Ils purent ainsi quelque peu endiguer la recrudescence de l'Ancienne Foi, qui avait gagné de nombreux adeptes durant la guerre des Cynnsmenn, et particulièrement lors du blocus. Progressivement l'Ordre se mît à accueillir des disciples parmi la population locale, et en 2562 l'Empereur nouvellement couronné Alfich XII rompît avec plus de deux mille ans de tradition en permettant à un eldois de souche d'être sacré chevalier du Temple.
Cette initiative audacieuse n'était que le prélude à un changement en profondeur de la structure de l'Église Gotique. En 2565 Alfich émit un décret qui devait passer à l'histoire sous l'appellation la Réforme. Ce décret prévoyait la restructuration de l'Ordre du Temple en chapitres locaux semi-autonomes, formés de membres recrutés dans la population; dorénavant il ne serait plus nécéssaire d'être originaire du Saint Empire pour adhérer à l'Ordre. De plus, le décret octroya l'exclusivité de la prêtrise aux chevaliers du Temple; cette initiative sema d'abord la consternation parmi la classe des ecclésiastiques, mais la plupart se résignèrent éventuellement à sacrifier leur indépendance afin de conserver leur statut et acceptèrent de revêtir la toge pourpre. Enfin, un autre ordre de chevaliers, les Léoniens obtinrent la reconnaissance pontificale, devenant le deuxième ordre officiel de l'Église.
La Réforme changea en profondeur la nature de la foi; l'adoration de Aan qui au cours des siècles s'était divisé en de nombreuses dénominations variant selon les régions, se trouvait maintenant codifiée en un ensemble pré-établi de rites et de symboles unifiés qui seraient observés dans toute la goticité. De plus elle raffermissait le statut de l'Empereur en tant que Pontifex Maximus, chef suprême de l'Église Gotique et représentant sur terre de Aan. Si le pouvoir politique et militaire du Régaltière n'était plus qu'un souvenir, son hégémonie spirituelle et religieuse pût reprendre un nouvel essor et s'implanter solidement dans les royaumes de nouveau réunis au sein d'un impérialisme réinventé.
En octroyant le monopole du culte à l'Ordre du Temple, la Réforme coupait l'herbe sous le pied des nobles, et particulièrement des ducs régaltériens qui depuis des siècles s'étaient auto-proclamés vice-pontifes et exerçaient un pouvoir non-officiel mais bien réel dans leurs fiefs en matière d'affaires religieuses. La réaction ne se fît pas attendre, et les ducs se liguèrent pour tenter de faire revenir Alfich XII sur ses positions, du moins en ce qui concerne leur statut. Mais l'Empereur était décidé à assurer sa mainmise sur l'Église et à casser l'influence de la noblesse sur celle-ci: le conflit était lors inévitable.
Les Ducs hésitaient à entrer ouvertement en guerre contre le Trône, sachant qu'ils auraient du mal à trouver l'appui de la population pour qui le charisme mystique du descendant direct de Aan était encore bien vivace. Ils s'en prirent plutôt à cette nouvelle classe d'écclésiastiques en exerçant une campagne de harcèlement, notamment en banissant les Templiers de la fonction publique; beaucoup d'entre eux occupaient des postes importants, entre autres comme percepteurs. Alexander, duc de Dechry, alla plus loin en leur interdisant l'accès à tous les temples que lui et ses prédécesseurs avaient érigé au fil des siècles. En forçant l'Ordre à construire ses propres lieux de culte, le duc comptait ainsi l'affaiblir économiquement.
Il confia la garde de ses temples aux Paladins; mais si l'Ordre du Palais n'était pas reconnu par le Pontife, ils lui étaient restés fidèles – ils niaient toute implication dans l'assassinat de Makig IV – et montrèrent peu d'empressement à obéir à Alexander; certains défièrent même ouvertement le duc en acceptant d'oublier leur ancienne querelle avec les Templiers et permirent à ceux-ci d'officer dans les propriétés ducales. Un de ceux-ci, Berümht Karlsohn alla plus loin en déclarant la guerre à Alexander. Croyant avoir entendu l'Appel de Aan et investi d'une mission divine, celui qu'on surnommerait Der Graü (le Gris) quitta son monastère de Jandilver et en 2569 partit en croisade en compagnie d'une centaine de ses disciples pour se rendre jusqu'à Dechry. De là il parcourût le duché en tentant de rallier les Paladins à sa cause, mais ceux-ci se montraient réticents à déroger à leur politique de non-ingérence; quant aux Templiers, ils refusèrent d'entrer en conflit ouvert avec les ducs, préférant mener la lutte sur le plan politique.
Karlsohn ne s'en laissa pas imposer pour si peu et attaqua un contingent de chevaliers ducaux venus ramener l'ordre à Wieselkamp, un village situé à mi-chemin entre Dechry et Lerelaï. Écrasés sous le nombre, lui et ses disciples se réfugièrent dans la forteresse paladine du Reiterkerk et y subirent trois mois de siège. Certains Paladins voulurent lui porter secours, mais la majorité – dont la Hochmeister Hetti Pfarrer – estimait que Berümht avait désobéi aux ordres et de ce fait ne méritait aucune aide. À la fin, Alexander de Dechry leva le siège suite aux pressions des autres ducs, mais à contrecoeur. Il négocia la trève avec l'Ordre du Palais, mais persista dans ses représailles envers les Templiers.
Le ressentiment de Berümht Karlsohn envers les Paladins le poussa à entamer une campagne visant à réformer la tradition neutraliste de l'Ordre. Il avait acquis la conviction non seulement que les ecclésiastiques devaient s'impliquer dans les affaires des gouvernements, mais qu'ils devaient se trouver à la tête de ces gouvernements. Les événements qu'il avait vécu l'avait amené à conclure que les mortels ne pourraient se gouverner eux-mêmes, et se devaient par conséquence de s'en remettre à Aan, le Roi Suprême. Sa nouvelle philosophie ne souleva toutefois pas la ferveur parmi ses confrères, et ses tentatives de réforme tombèrent lettre morte. En 2579 il tenta de convaincre les dirigeants Paladins de soumettre un vote de non-confiance envers Pfarrer; celle-ci répliqua en le radiant purement et simplement de l'Ordre. Dépité, Karlsohn retourna à Jandilver où il s'auto-proclama Préteur; il devait éventuellement y fonder son propre état théocratique, le Halbinsel en 2587.
La lutte de pouvoir entre État et Église déstabilisa considérablement l'influence impériale; de plus, en 2576 une terrible épidémie de malaria balaya toute la vallée du Reiv qui se remettait à peine d'un important séisme qui avait frappé Balhant l'année précédente. La mort de Alfich XII en 2581 allait compliquer encore plus la situation en plaçant un enfant sur le trône, couronné à 11 ans sous le nom de Honorat IV. Quelque peu dépassé par les événements, celui-ci se retrouva au centre d'une véritable guerre d'influence alors que tout ce que la cour comptait d'intrigants s'improvisaient conseiller et tentait de manipuler le jeune empereur pour servir leurs intérêts. Mais surtout, le pays fût privé d'une présence solide sur le trône à un moment ou il en aurait eu le plus besoin; l'Église notamment voyait son influence dans les cercles du pouvoir s'effriter.
Cet état d'affaiblissement généralisé des institutions et particulièrement du pontificat ouvrît la porte aux fidèles de confession druidique, ainsi qu'au Conclave, cette secte secrète de théosophes qui naguère avait mené la révolte contre Alban II; férus des enseignements d'Anastase de Ryveroyns, ils usaient du Talent hors de toute autorité cléricale, non seulement en refusant de reconnaître l'autorité de l'Église, mais allant jusqu'à nier la Divinité de Aan. La conversion de Hippolyt, duc de Reverein leur fît entrevoir de nouvelles possibilités; ils se mirent à rêver d'un pays libéré du joug gotique où ils pourraient exercer leur art ouvertement sans crainte des persécutions. En 2577 les ducs de Lärver, Hauvant, Oree, et Vienaust formèrent une alliance menée par Hippolyt de Reverein; surmontant leurs hésitations, ils se décidèrent à défier ouvertement l'Empire et déclarèrent leur indépendance, plongeant ainsi le Régaltière dans une guerre civile qui deviendra la troisième Guerre des deux Cités. Peu entiché des théosophes qu'il considérait comme des hérétiques, Alexander de Dechry refusa toutefois de joindre cette alliance.
À la mort d'Alfich, le duché de Läggrand joignit l'alliance, moins par sympathie pour la cause des mages que par esprit d'opportunisme, alors que le duc Pawel nourrissait des ambitions d'indépendance et souhaitait profiter de la situation. Il réussît à rallier le roi du Aaltenland Theodorecht Ier à sa cause; celui-ci craignait la présence d'un empire encore puissant jouxtant ses frontières, et pensait qu'une éventuelle sécéssion affaiblirait le Régaltière et du même coup créérait un état qui constituerait une zone tampon entre l'Empire et son modeste royaume. Cette décision souleva toutefois la dissension parmi les nobles alténois, et le pays se trouva bientôt aux prises avec sa propre guerre civile.
La rivalité séculaire entre Reverein et Balhant atteignait ainsi un nouveau paroxysme et dégénérait en une guerre s'étendant dans toute l'Ardésie du Sud, non pas un combat classique entre deux camps définis, mais un conflit complexe entre de nombreuses factions où les alliances, belligérences et neutralités variaient d'un camp à l'autre; Alexander de Dechry par exemple, dans son conflit contre les Templiers se trouvait indirectement en état de guerre contre l'Empereur, mais était en même temps allié avec ce dernier contre l'Alliance de Hippolyt et le Conclave.
En 2591 Honorat – maintenant âgé de 21 ans – se révolta contre ses conseillers et voulût mettre lui-même un terme au conflit. Il décréta la conscription et leva une armée auquelle il joignît les chevaliers Templiers, et prît la tête de cette armée pour marcher sur Reverein, mais y subît une cuisante défaite à la bataille de Hirtens aux mains de Hippolyt, qui proclama la fondation de l'État du Reverein; l'Empereur fût fait prisonnier et contraint de négocier une armistice. Ces négociations dureront près de deux ans et mèneront à la conférence de Hirtens en 2593. Cette conférence verra la fondation de trois nouveaux royaumes: le Maarbland et le Mundergeinz se partageant l'ancien Duché de Laggränd, ainsi que le Ilberland, né de la scission du Aaltenland; le Reverein et le Halbinsel de leur côté y seront reconnus. Sous l'initiative du Conclave, Hippolyt arracha à L'Empereur l'engagement de ne pas tenter d'installer un chapitre de l'Ordre Templier à Reverein, ni même de l'Ordre Paladin: seuls les Léoniens seraient admis. Le Reverein devenait ainsi un état séculier; des milliers de régaltériens de confession druidiste y émigreront au cours du siècle suivant.